Les grands projets

Affiche de la BNP pour Euro Disney (Archives historiques de BNP Paribas, 2 AF 689)

Euro Disneyland

BNP

Que la France des années 1980 soit choisie pour accueillir en Europe le nouveau parc de loisirs de Disney et que la BNP devienne le banquier d’Euro Disneyland, une des plus grosses opérations financières de la fin du XXe siècle en Europe, n’avaient rien d’évident. Les incompréhensions politiques et culturelles de part et d’autre de l’Atlantique étaient nombreuses, les exigences économiques et financières posaient elles aussi de redoutables difficultés aux négociateurs. Les heurs, malheurs et bonheurs ont été au rendez-vous.

Aux origines politiques et économiques du projet

Le premier parc à thème Disneyland est inauguré en Californie en 1955, suivi en 1971 du Magic Kingdom ouvert à Orlando en Floride. Un Tokyo Disneyland voit le jour en 1983. À cette date, l’entreprise est dirigée par Roy E. Disney, neveu de Walt, et Michael Eisner, le dynamique patron pendant de longues années de Paramount. Le projet caressé par les dirigeants est d’implanter un parc Disneyland en Europe. Les équipes étudient de multiples localisations réparties dans plusieurs pays pour n’en retenir que deux : l’Espagne (Barcelone) et la France, à Marne-la-Vallée, dans l’Est parisien en cours d’aménagement de la ville nouvelle. Les enjeux économiques et politiques sont énormes pour le gouvernement socialiste de Laurent Fabius (1984-1986) aux prises avec la multiplication des fermetures d’usines et un chômage inquiétant. Les retombées économiques espérées sont considérables. À l’initiative d’Edith Cresson, alors ministre du Redéploiement industriel, son conseiller Patrick Subrémont multiplie en 1984 les voyages aux États-Unis. Le temps presse. En août 1985 le Premier ministre choisit Jean Peyrelevade, président de la Compagnie financière de Suez alors nationalisée, pour être l’unique négociateur face aux demandes redoutables de Disney (1).  Aux termes de discussions homériques, Laurent Fabius et Michael Eisner signent le 18 décembre 1985 le projet de création d’Euro Disney en France. Tout reste cependant à faire. Le contrat définitif est conclu le 24 mars 1987, à l’issue de la signature entre l’État, la RATP, les collectivités locales et Disney. L’État s’est engagé à fournir les infrastructures (TGV, raccordement autoroutier, RER en particulier) et à accorder des avantages fiscaux, Disney apporte quant à lui son savoir-faire. La firme obtient 4,8 milliards de F. de la Caisse des dépôts et consignations.

La BNP choisie comme banquier d’Euro Disney

Dès avant la signature définitive, les banquiers de France, d’Europe et des États-Unis se mettent en ordre de marche. A la BNP le Président René Thomas mobilise ses équipes. La banque est présente à la conférence des 17 banquiers internationaux organisée en janvier à Orlando par Disney. La décision se fera sur 4 critères :

– capacité d’innovation dans le montage des crédits ;

– participation au capital ;

– capacité de placement des titres auprès du public ;

– participation au sponsoring du parc,

avec copie à rendre pour le 9 mars … autant dire qu’il y a urgence.

Pour les financeurs, le pari commercial est risqué compte tenu des conditions posées par Disney. L’implication financière directe de Walt Disney est très limitée. La firme américaine demande 7 milliards de financement sous forme de prêts pour le parc et la construction d’un grand hôtel. La compagnie ne garantira par les financements, seuls les cash flows, (ie les flux de trésorerie entrant et sortant, mesure de la capacité à investir et à rembourser) dégagés par l’activité Euro Disney pourront servir à rembourser les prêts et à rémunérer le capital. Résultats, fréquentation, recettes doivent ainsi déterminer la rentabilité de l’opération financière. Différents scénarios ont été établis, le savoir-faire incontestable de Disney est un atout, les études tablent sur une fréquentation de 11 millions de visiteurs par an.

La DRCM (direction centrale des Réseaux métropolitains), le groupe de Meaux, les équipes de la BNP Capital Markets, la direction des Affaires financières et des Grands projets internationaux, la filiale immobilière Meunier Promotion ? qui connaît bien les chantiers de la ville nouvelle de Marne la Vallée, la direction de la Communication et de la Publicité sont enrôlés. Michel Martino, très au fait des milieux américains, a été choisi dès 1986 pour assurer la coordination de l’action. A l’issue de quatre années à ce poste il s’est senti « pousser des oreilles comme Mickey » ainsi qu’il le relate (2). Jacques Doré, du département des Financements et des Prêts, rédige la réponse à l’appel d’offres. Les moments d’incertitude n’épargnent pas les équipes. En mai 1987, la nouvelle tombe : la BNP est désignée Global Agent du projet, c’est-à-dire chef de file du financement et banque officielle d’Euro Disneyland. Le contrat est signé le 5 septembre 1989.

Plusieurs phases sont prévues. Dans un premier temps l’ouverture en 1992 sur une centaine d’hectares du Magic Kingdom avant la poursuite des aspects immobiliers et d’aménagement sur 2 000 hectares. Le projet prévoit à cette date 18 000 chambres d’hôtel, 700 000 m2 de bureau, 750 000 m2 de locaux industriels, sans compter les logements collectifs, individuels, en multipropriété, les places de camping, les deux golfs et l’ouverture en 2017 d’un second parc à thème.

L’opération initiale porte ainsi sur 7 milliards de F. garantis par un pool de 6 banques dirigées par la BNP (Caisse nationale du Crédit agricole, Citibank, Deutsche Bank, Long Term Credit Bank of Japan). La BNP s’engage pour 3 milliards de F. et lance une opération de syndication à laquelle adhèrent 38 banques. A son terme, la BNP n’assure plus que 350 millions de F. de crédit. Le prêt sur 18 ans est basé sur le taux d’intérêt du PIBOR (Paris inter Bank Offered Rate) augmenté d’une marge pour le chef de file.

A cette première phase dite « 1A », s’ajoute une seconde « 1B » pour la construction d’hôtels. Une société en commandite par actions, SCA, est constituée pour gérer le parc, assurée à 49% pour Disney, le reste allant à des investisseurs privés. La société est introduite en bourse sur les places européennes de Paris, Londres et Bruxelles avec l’aide de la BNP, conseiller pour la France du projet. La BNP présente ainsi le dossier d’agrément de la Commission des opérations de Bourse qui fixe les prix d’introduction de l’action en bourse. En outre, des obligations convertibles sont émises sous l’égide de la BNP.

1994, après un succès initial, une fermeture et une faillite évitées

Le 12 avril 1992, le parc ouvre au public ; en cette première année, il devient la première destination touristique d’Europe et accueille 10 millions de visiteurs, un bon chiffre mais une petite déception. Le sponsoring et le nom de la BNP sont très visibles sur les écrans de télévision ou encore dans le métro parisien. La banque touche un public familial et jeune. La démarche est considérée comme positive par les clients de la banque, lesquels craignent cependant une récupération commerciale trop directe ; l’opération paraît positive aussi pour le personnel. Elle permet d’utiliser l’image du groupe américain pour sa propre promotion.

Cependant, dès 1994, Euro Disney frôle le dépôt de bilan. Si les visiteurs sont au rendez-vous, ils dépensent beaucoup moins sur le site français que les estimations et ils restent bien moins longtemps que les visiteurs de Floride, qui séjournent plusieurs nuitées alors que les Français partent à la nuit tombée. Les plans de restructurations se succèdent. Les besoins de financement se montent à 10 milliards de F. alors que la crise immobilière est sensible et touche l’ensemble de nombreux financeurs. Début 1994, les négociations entre les banques créancières et le groupe Disney sont tendues. La firme menace de suspendre tout soutien financier à sa filiale le 31 mars 1994 ; les banques quant à elles se refusent à assurer seules les besoins de financement. Le 14 mars, un protocole d’accord sur la restructuration financière est finalement trouvé. Il prévoit une augmentation du capital de 6 milliards de F. souscrite par Walt Disney à 49% et garantie à 51% par les banques. Le financement par recours à l’emprunt a montré ses limites et dangers et l’accord permet de réduire l’endettement du groupe. Le protocole est approuvé par les banques puis par les actionnaires : l’augmentation de capital ouverte le 20 juin se clôture le 11 juillet, elle est souscrite à 80%. Les résultats de l’exercice 1994-1995 montrent que la spirale négative paraît enrayée, le parc se dote de nouvelles attractions et thèmes.

Le choix de la BNP comme banquier initial d’Euro Disney a été une manière de démontrer ce qu’est une grande banque universelle à l’européenne. Le BNP est intervenue à tous les stades du financement :  crédits, montage financier, émission d’actions et d’obligations, opérations immobilières.

 Clotilde Druelle-Korn

Notes :

1)  Sur les aspects politiques et culturels voir l’article informé « Disneyland Paris : Il y a quarante ans, Mickey disait oui à la France », Michael Moreau, Le Monde Magazine, 19 décembre 2025

2)  Dialogue n° 70, 1988.

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