Informatique

Ordinateur IBM 705 à l’annexe de Barbès de la BNP (Archives Historiques BNP Paribas).

 

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Au moment où la BNP est créée en 1966, les banques françaises sont plutôt avancées dans le domaine informatique, notamment grâce à l’expérience accumulée dans la mécanographie depuis les années 1930 ; les premiers ordinateurs ont été installés à la fin des années 1950 mais l’informatique n’a pas pour autant supplanté la mécanographie : elle s’est insérée dans les dispositifs de traitement de l’information de la banque, s’appuyant fréquemment sur les applications nourries par des cartes perforées, avant de s’imposer finalement dans les années 1970 et de devenir la colonne vertébrale de la banque. A la BNP, une ligne de conduite s’est dégagée progressivement : partir des besoins de l’entreprise et des clients et non pas des possibilités ou promesses de l’informatique ; en évitant une course à la nouveauté, en restant dans le marché et près des clients, la banque a pu connaitre des lenteurs, mais très peu d’échecs dans ses projets, et elle a forgé un outil qui l’a profondément transformée.

Une informatique sous contraintes multiples

L’informatique de la BNP a fonctionné sous de multiples contraintes dont certaines étaient propres au secteur bancaire français et d’autres liées à la fusion entre le CNEP et la BNCI.
Comme pour tous les établissements bancaires, les choix du passé engagent lourdement les successeurs car on ne peut faire table rase des systèmes informatiques, du fait de la complexité des applications, de leur interdépendance et du volume considérable de données à traiter. C’est ce que les économistes appellent la dépendance au sentier (path dependency). Le président Michel Pébereau, dans un langage plus imagé, compare l’évolution de l’informatique bancaire à celle de la comptabilité qui « ressemblait à ces cathédrales dont la construction avait démarré dans un lointain passé roman pour se terminer dans le gothique flamboyant sans que jamais personne ne puisse toucher à leur architecture globale ».
La BNP fut soumise à une contrainte supplémentaire, propre, du fait que chaque établissement d’origine avait fait le choix d’un constructeur différent : la BNCI, conseillée par son Inspection générale, avait choisi en 1957 un IBM 705, installé en 1960, tandis que le CNEP avait commandé en 1957 un Gamma 60 de Bull, installé en 1961. En tant que banque nationalisée, pour des raisons qui tenaient à la souveraineté nationale en matière de défense, la BNP fut fortement incitée par les pouvoirs publics à acheter du matériel français, Bull en l’occurrence, ce qui lui imposa non seulement de conserver ses deux fournisseurs historiques, mais aussi de créer et entretenir de nombreuses passerelles entre les deux systèmes pour échanger des données lorsque c’était nécessaire, ainsi que de conserver des équipes distinctes de programmeurs spécialisés. Pratiquement, IBM gérait plus particulièrement la comptabilité générale et les comptes de la clientèle de la banque de détail, tandis qu’à Bull étaient plutôt dévolus la comptabilité titres et les opérations avec l’étranger. Cette injonction de préférence nationale se fit plus pressante à partir des années 1975 et de la re-nationalisation de 1982. Cette dualité freina les gains de productivité et limita les bénéfices de la fusion CNEP/BNCI : ce n’est qu’à partir de sa privatisation en 1993 que la BNP s’affranchit de cette obligation en donnant la priorité à IBM et que Michel Pébereau put alors déclarer qu’il avait achevé la fusion entre la BNCI et le CNEP.

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Archives historiques de BNP Paribas, 4 Fi313 : Centre informatique de la BNP

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Matériel informatique Bull au centre de traitement informatique de Bordeaux (Archives historiques BNP Paribas).

Une autre contrainte tenait à la particularité du secteur bancaire français et à l’épargne réglementée : l’épargne logement (Plan ou compte épargne logement) qui voit le jour en 1967 puis de nombreux autres produits réglementés, ainsi qu’une fiscalité de plus en plus sophistiquée et en perpétuelle évolution ont entraîné une grande complexité des programmes informatiques et imposé des investissements à proportion, avec comme seul avantage de constituer une barrière à l’entrée du marché français pour tout nouvel entrant voulant proposer une offre complète.

Une dernière contrainte tenait à la culture d’entreprise du secteur financier dont les dirigeants ont souvent fait prévaloir le caractère commerçant de la banque par rapport à son aspect industriel. C’était un sujet d’étonnement de cadres issus précisément du secteur industriel. Il fallait donc convaincre dirigeants et corps social que l’informatique n’était pas qu’un passage obligé et un centre de coûts : si la BNP a pu compter sur des présidents et des directeurs généraux sûrs et actifs dans la conduite des affaires de banque, ce qui ne fut pas le cas de tous ses confrères, même nationalisés, ce sont les présidents Jacques Calvet et Michel Pébereau, en véritables entrepreneurs, qui entreprirent les actions les plus vigoureuses pour faire de l’informatique un levier de transformation de la banque.

 

Un levier de transformation sans précédent

Les années BNP (1966-1999) ont vu une transformation sans précédent de l’industrie bancaire : la matière première de la banque étant constituée de chiffres et de données, l’informatique a permis d’améliorer et d’enrichir considérablement les services à la clientèle, mais aussi de progresser dans la gestion, la stratégie et le pilotage de l’établissement. Elle a permis également d’absorber l’explosion des écritures nées de la bancarisation, la BNP enregistrant par exemple un triplement des écritures entre 1966 et 1978.
Sous l’influence de Claude Reinhart puis de Claude Porcherot, la BNP a choisi dans les années 1970 de lier l’informatique à l’organisation afin de ne pas faire primer la technique sur les besoins de la banque et de rationaliser les investissements. Un plan organisation et informatique a pu être mis en place ainsi qu’un comité organisation et informatique à partir de 1974. La part grandissante prise par l’informatique dans la banque a été l’occasion de poser des questions d’organisation : l’informatique dépend en 1968 d’une direction de la Prévision et de l’organisation (DPO), puis de la direction de l’Organisation (DO) jusqu’en 1995 où elle prend le nom de direction de l’organisation et des systèmes d’information (DOSI) sous la direction d’Hervé Gouëzel. La rationalisation de l’informatique est passée par la mise en place d’un architecture informatique (Nouvelle architecture technique) en 1983 ; celle-ci est refondue par la DOSI après la privatisation, dans le cadre de l’urbanisation de l’informatique et de la séparation entre maitrise d’œuvre et maitrise d’ouvrage.
L’une des grands défis de la banque était de disposer d’états comptables fiables, sur une base trimestrielle puis mensuelle, et d’une comptabilité analytique afin de connaître ses prix de revient et la rentabilité des opérations ; contrairement au monde industriel, la comptabilité analytique n’existait pas dans la banque à l’orée des années 1970. Le processus fut lent et la BNP ne disposait encore que d’états trimestriels à la veille de la privatisation. Lancée en 1983, l’application SICOGE (système d’information de comptabilité et de gestion) devait permettre de connaître la rentabilité des clients, des sièges, des segments de clientèles ; elle était déclarée opérationnelle en 1990 mais présentait encore de nombreuses lacunes et imperfections et ne fut totalement fiabilisée que vers 1998, après un vigoureux effort mené après la privatisation avec l’appui de Christian Aubin, aux manettes du contrôle de gestion.
A la veille de la double offre sur la Société générale et Paribas en 1999, la BNP possédait enfin d’un outil de pilotage permettant de calculer au plus juste les synergies à attendre de l’opération et d’envisager la fusion avec une ou deux autres banques.
La BNP possédait surtout des systèmes performants pour les clients et adaptés à ses différents métiers. La fusion BNP/Paribas a été l’occasion d’améliorer encore ces systèmes au service de toutes les clientèles, puisque BNP Paribas a choisi de conserver, pour chaque front-office, pour chaque back-office et pour chaque métier, le meilleur des deux mondes, qu’il soit d’origine BNP ou Paribas.

 

Les grandes étapes

L’histoire informatique de la BNP peut être scindée en différentes étapes, avec toutefois des chevauchements et un processus permanent de transformation ; la technique apporte des solutions et un renouvellement insoupçonnés parfois quelques années auparavant.
La première époque de l’informatique de la BNP est celle de l’informatique de production : la montée en puissance de l’équipement permet d’absorber l’augmentation des opérations consécutives à la bancarisation accélérée. Les disques magnétiques remplacent les cartes perforées comme mémoire des ordinateurs. La production est aussi déconcentrée et répartie sur des centres de traitement informatiques, les CTI, qui soulagent les centres administratifs régionaux : au CTI historique de Barbès à Paris, s’ajoutent en 1970 ceux de Lyon et Bordeaux, puis de Marseille, de Marne-la-Vallée (1977)… L’informatique accompagne le mouvement de décentralisation du réseau amorcé en 1974. La production est considérée comme maîtrisée vers 1980. Elle ne va pourtant pas cesser de devoir se moderniser et de prendre en charge de grands chantiers : la dématérialisation des titres à partir de 1984, l’équipement d’une imposante salle des marchés en 1987, l’échange de données informatisées (EDI) dans le domaine de la compensation interbancaire dans les années 1990. A l’extrême fin du XXe siècle, elle fait face à d’immenses défis concomitants, et les relève : passage à l’Euro en 1999, bug de l’an 2000, fusion avec Paribas.
La deuxième période est celle des réseaux : après une expérimentation de téléinformatique en 1974, des terminaux sont déployés en agences. En 1983, on estime le déploiement achevé avec 4300 terminaux en agences, mais il s’agit de saisie par lots, après consolidation. L’étape suivante est la saisie directe des opérations (SDO), permettant une meilleure réactivité et des gains de productivité, s’appuyant sur des terminaux multifonctions (TMF) au nombre de 15000 en 1990.
Après la création de la Carte bleue en 1967 par quelques banques dont la BNP, l’informatique va rapprocher la banque des clients : les premiers distributeurs automatiques de banque (DAB) voient le jour en 1972 et les premiers guichets automatiques de banque (GAB), permettant de multiples opérations, sont opérationnels en 1981. En 1984, l’interbancarité, avec la création du GIE Carte Bancaire, permet à la clientèle de bénéficier des DAB et GAB des autres banques, dont ceux du réseau de la carte verte du Crédit agricole. La télématique permet également d’atteindre le client chez lui : si les services sont limités aux entreprises entre 1980 et 1984, le Minitel, avec l’application « Téléservice B » offre la consultation de compte à domicile par les particuliers en 1984. La mise en réseau avec l’étranger fut plus laborieuse du fait de la disparité des matériels et des situations locales : le déploiement du logiciel Atlas 2 qui permettait de communiquer avec le réseau étranger et de consolider des données comptables issues de systèmes informatiques hétérogènes commença en 1991 avec les implantations africaines.

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Borne Minitel dans une agence BNP (Archives historiques BNP Paribas).

La troisième période, peu avant la création de BNP Paribas, est celle de l’Internet et de la banque multicanal. En proposant en 1997 des transactions à travers son site Internet « BNP net », la BNP entre en pionnière dans l’ère de la banque multicanal qui permet au client de faire ses opérations à l’agence, depuis un guichet automatique loin de son agence ou bien depuis chez lui par téléphone ou par Internet. La banque multicanal sera totalement déployée en 2001 avec l’équipement des conseillers en terminaux amenant fluidité et interopérabilité depuis n’importe quel poste.

Le facteur humain

Si l’informatique a été un puissant levier de transformation de l’entreprise BNP, elle en a profondément impacté les ressources humaines. Dans les années 1960-70, il a fallu reclasser les personnels de la mécanographie – un métier qui tenait beaucoup de la mécanique par les manutentions et le réglage des machines – vers l’informatique et la programmation. Puis, au fur et à mesure que l’informatique dégageait d’importants gains de productivité, il a fallu gérer un double mouvement de baisse des effectifs administratifs et de requalification de ceux-ci vers des emplois commerciaux. Ces changements ne se font pas sans conflits sociaux : la grève de 1974, « le mai des banques », est due en partie au malaise des employés des secteurs informatiques devant des tâches répétitives et des rémunérations moindres que dans le reste de la banque. En 1990, une grève massive surprend l’état-major de la BNP : elle est alors davantage motivée par les suppressions d’emplois et les reclassements. En réponse, la BNP met en place (1991) une gestion prévisionnelle des emplois en vue de gérer les gains de productivité et d’anticiper recrutements et mobilité sans départ contraint : banque nationalisée, la BNP s’astreint à ne procéder à aucun licenciement. La BNP privatisée va perfectionner la gestion prévisionnelle des emplois et conserver ce pacte social, quitte à ralentir ses gains de productivité : ceux-ci doivent chaque année être compatibles avec le nombre des départs en retraite et les possibilités de reclassement. Ainsi, le niveau annuel des investissements informatiques est déterminé par le niveau des gains de productivité souhaités.
La formation est un autre domaine des ressources humaines sur lequel l’informatique a eu de très forts effets : une importante formation à l’informatique est lancée via notamment le journal Dialogue, qui consacre plusieurs dossiers à expliquer le fonctionnement et les enjeux de l’informatique. En 1987, apparaissent les premiers modules d’enseignement assisté par ordinateurs, qui se déploieront largement sous le vocable anglo-saxon d’e-learning avec le déploiement d’Internet.

 

Les effets sur la clientèle

Les constantes améliorations mais aussi les bouleversements technologiques ne furent pas sans effet sur la clientèle mais ceux-ci restent complexes à appréhender. Une petite partie des clients pouvait rester réfractaire aux nouveaux outils par technophobie ou conservatisme. La carte bleue lancée en 1967 mit du temps à s’imposer et fut parfois boudée par les commerçants en raison des commissions prélevées par la banque. L’usage des DAB et GAB, mis en place à partir des années 1970, s’intensifia au fur et à mesure de l’extension du parc mais provoqua aussi chez les clients une demande de réactivité et rapidité similaires pour les services traditionnels ; les pannes, plus fréquentes au départ, pouvaient susciter de l’incompréhension. Des sondages auprès des chargés de clientèle (1989, 1991) font ressortir une satisfaction du bon impact des nouvelles technologies sur leur clients et de l’image moderne de la BNP, notamment grâce à ses logos modernistes de 1973 et 1987.

 

La BNP comme acteur de l’industrie informatique

Par l’ampleur des investissements consentis, l’industrie bancaire a été un acteur clé de l’évolution du système informatique. On a vu comment, en France, à la suite du plan calcul, elles ont permis de soutenir, nolens volens, les constructeurs français. Elles ont souvent employé des cadres issus de l’industrie informatique pour diriger leurs propres services : ce fut le cas à la BNP qui recruta en 1969 un cadre de Bull, Jacques Pépin de Bonnerive, pour diriger son département organisation et informatique.
Certaines banques ont fait des choix d’externalisation de leur informatique vers des sociétés de service : ce choix était difficile pour la BNP compte tenu de l’incompatibilité des matériels et du développement d’un réseau interne. Contrairement au Crédit lyonnais, avec la Sligos, ou à la Société générale, avec SG2, la BNP ne créa pas sa propre société de services et d’ingénierie en informatique (SSII) à laquelle elle aurait transféré ses services. Elle s’intéressa en revanche au développement de la société Steria, à laquelle elle fournit une partie du capital de départ. Elle fonda aussi en 1971 Natio Services Informatiques pour des travaux à façon, puis coiffa la Steria et Natio Services dans une holding créée en 1972, Natio Informatique (Natel). L’expérience ne fut pas concluante et la BNP sortit du montage en 1979. Il fallut attendre la création de BNP Paribas pour voir la banque s’engager dans un nouveau partenariat de taille en créant en 2004, à parité avec IBM, BNP Paribas Partners for Innovation (BP2I), une société de services prenant en charge la mise en œuvre et l’exploitation de l’infrastructure informatique de BNP Paribas.
Sources :
Félix Torres (dir.), Une banque moderne. Histoire de la BNP et de ses deux maisons mères, rapport de recherche, Paris, 1991, Public Histoire,
Pierre Mounier-Kuhn, Mémoires vives. 50 ans d’informatique chez BNP Paribas, Paris, 2013, 156 p.
Christian Aubin, BNP : banque notes personnelles, Paris, 2021, 802 p.
Archives orales de l’Association pour l’histoire de BNP Paribas, notamment Michel Pébereau, Claude Porcherot, Hervé Gouëzel, Marc Milinkovitch.

Roger Nougaret

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