Affiche annonçant la création de la BNP, 1966 (Archives historiques de BNP Paribas)
C’est un communiqué du ministère de l’Économie et des Finances, le 4 mai 1966, qui annonce que « le Conseil des ministres a approuvé aujourd’hui la fusion de la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (BNCI) et du Comptoir national d’escompte de Paris (CNEP) en un établissement qui prendra le nom de Banque nationale de Paris ». Cette annonce est rapidement suivie du décret du ministère de Finances du 26 mai 1966 « portant fusion de deux banques de dépôts nationalisées » avec effet au 1er juillet, et d’une convention de fusion signée le 1er juin des présidents des deux établissements, MM. Gilet et Bizot.
Si des rumeurs commençaient à circuler depuis quelque temps touchant à une réorganisation du secteur bancaire nationalisé, cette décision n’en constitue pas moins une réelle surprise. En effet, les circonstances de la création de la BNP constituent à maints égards, un cas probablement unique dans l’histoire financière française. Voulue par un homme, Michel Debré, décidée dans un laps de temps d’à peine un mois par une petite équipe très restreinte autour du ministre, sans concertation préalable avec les établissements concernés ni réelle étude d’impact et malgré les réticences de la direction du Trésor, cette fusion devait de surcroît être réalisée dans délai extrêmement court.
Elle s’inscrit néanmoins dans une stratégie plus vaste qui la justifie et l’explique. La France, au mitan des années 1960, est confrontée à des besoins d’investissements massifs liés, comme le soulignent les travaux du Ve Plan, au retard de l’économie française dans les investissements productifs et au redressement nécessaire de la compétitivité de ses entreprises dans la perspective de la libération totale des échanges au sein de la CEE en juillet 1968. Ces travaux mettent en outre en lumière le manque de ressources pour les financer en raison, d’une part, de la faiblesse de l’autofinancement des entreprises et, d’autre part, d’une épargne essentiellement liquide ou tournée vers l’immobilier. Dans le même temps l’État manifeste sa volonté de se désengager du financement des besoins d’investissement, et parallèlement de combattre un système de financement du Trésor jugé trop inflationniste.
C’est dans cet objectif qu’est mis en place à la fin de 1962 par le ministre de l’Économie Valéry Giscard d’Estaing un comité chargé d’étudier le financement des investissements, auteur du Rapport Lorrain, du nom de son président. Ses conclusions préconisent, compte tenu de l’orientation insuffisante de l’épargne vers les placements à long terme, de recourir à la « transformation », c’est-à-dire à l’utilisation des ressources à court terme des banques pour le financement de concours à moyen ou long terme. Ces objectifs sont repris par la Commission de l’économie générale et du financement du Ve Plan qui relève qu’une transformation accrue par les banques exigeait que les structures du système bancaire soient adaptées à ces nouvelles conditions.
C’est à cette restructuration du système bancaire que va s’atteler le nouveau ministre des Finances dès sa prise de fonction. La France venait de réélire le Général de Gaulle à la présidence de la République et ce dernier avait choisi de faire revenir à la place de Valéry Giscard d’Estaing, comme ministre de l’Économie et des Finances, Michel Debré, qui avait été le chef de son gouvernement de 1959 à 1962. De l’avis unanime de ses contemporains, ce dernier est un grand réformateur et il va donner une impulsion décisive à la réforme du système bancaire dès sa prise de fonction en janvier 1966.
Afin de permettre aux banques d’assurer le financement de l’économie, une série impressionnante de mesures de libéralisation du secteur bancaire sont mises en œuvre. Elles visent notamment à permettre l’accroissement de la collecte des dépôts avec la liberté dorénavant d’ouverture de guichets, à favoriser les ressources à terme (interdiction de rémunération des comptes à vue, autorisation pour les banques de dépôts de recevoir des dépôts supérieurs à deux ans), à améliorer ou diversifier les techniques de crédit (CMCC, crédit-bail) ou encore à stimuler la concurrence (suppression des minimums des conditions de crédit).
Il est un autre souci qui préoccupe les pouvoirs publics à l’approche de l’achèvement du Marché commun, qui est de renforcer la taille des entreprises françaises en particulier dans le domaine financier. C’était déjà l’ambition de Michel Debré en 1959, alors qu’il était Premier ministre. Comme il le relate à la revue Dialogue en 1986, il considérait que « les banques et les assurances nationalisées n’avaient pas toujours la taille nécessaire pour servir efficacement non seulement l’économie française mais le rayonnement français. Nommé ministre des Finances en janvier 1966, je décide de reprendre ce dossier afin de réaliser une concentration des banques nationalisées et des assurances ».
Mais, ainsi que le rapporte Jean-Yves Haberer, il avait dû affronter la résistance des structures administratives : « Michel Debré m’avait dit : « Quand j’étais Premier ministre j’avais demandé à Baumgartner : quatre banques nationalisées, pourquoi ?, de m’en faire deux et il n’en a rien fait. Je voudrais que vous vous occupiez de ce dossier ». Il va donc voir le directeur du Trésor, Maurice Pérouse, qui apparaît toujours sur la même ligne : « Alors Pérouse m’a dit à peu près ceci : « Ah c’est bien Debré, il est entêté, vous savez, méfiez-vous un peu de lui ; quand il a une idée il n’abandonne jamais. J’étais son conseiller technique, il avait déjà cette idée. J’ai tout fait pour l’en dissuader à l’époque, et je n’ai jamais réussi ; par chance, Baumgartner ne voulait pas non plus. Ça y est ça le reprend : quelle catastrophe ! (…) Montrez au Ministre que vraiment pourquoi se poser des questions, les quatre banques sont de bonnes dimensions, sont plus grandes que les banques privées, pourquoi faire quelque chose, ça n’a pas de sens ».
Aussi, Michel Debré, qui est un homme à la forte détermination, choisit-il, afin d’éviter toute pression, de travailler avec un tout petit groupe de collaborateurs, Antoine Dupont-Fauville, son directeur de cabinet, Jean-Yves Haberer, conseiller technique en charge des banques et, le Trésor étant incontournable pour une opération de cette nature, Maurice Pérouse qui, en fidèle serviteur de l’État, suit son ministre. M. Debré charge donc en avril 1966, J.-Y. Haberer de réaliser une étude sur les banques nationalisées. Comme M. Debré le rapporte, « dans (s)on esprit il s’agissait essentiellement de fusionner le Comptoir d’escompte, soit avec la Société générale, soit avec le Crédit lyonnais ». De fait, le sujet concernait plus particulièrement le CNEP dont la structure, les moyens et la taille n’apparaissaient plus de nature à satisfaire aux besoins des grandes sociétés qui constituaient une part de sa clientèle.
Malgré tout, des rumeurs commencent à filtrer dans les milieux financiers faisant état d’une fusion du CNEP avec le Crédit lyonnais qui alarment la direction de la BNCI. Qu’un tel rapprochement se réalise, c’en était fait des ambitions de la BNCI, banque alors en plein essor, face à un super-grand et à un grand. Son directeur général, Pierre Ledoux, inspecteur des Finances, fait jouer ses réseaux pour convaincre de la complémentarité entre sa banque et le CNEP, aussi bien en termes de clientèle que de réseaux en France et à l’étranger. C’est aussi la position de J.-Y. Haberer qui met en avant l’avantage de créer un troisième grand et d’avoir ainsi des groupes équilibrés. C’est la solution que retient Michel Debré qui choisit d’appeler la nouvelle entité, Banque nationale de Paris, et de nommer comme président Henry Bizot, alors président du CNEP, et directeur général, Pierre Ledoux, directeur général de la BNCI.
Henry Bizot et Pierre Ledoux en 1971 (Journal Dialogue, Archives historiques BNP Paribas)
Le paysage bancaire s’en trouve bouleversé, le nouvel ensemble prenant la première place dans la hiérarchie bancaire devant le Crédit lyonnais qui occupait cette place depuis le siècle précédent. Encore faut-il traduire dans la réalité l’addition des deux établissements en termes d’hommes, de réseaux, d’organisation, de méthodes, de culture d’entreprise. C’est la tâche à laquelle s’attèle immédiatement P. Ledoux. Au début de 1969 le chantier de la fusion est officiellement terminé. La conjoncture économique porteuse de croissance s’y est prêtée, mais le mérite en revient d’abord à son directeur général Pierre Ledoux qui, de deux établissements, a fait naître une nouvelle banque désormais aux premiers rangs européens.
Alain Kaspereit